• Si je t'aime...

    Si je t'aime

    Je serai ce chien irritant qui te suit

    et qu’un jour méchant tu renvoies d’un coup de pied

    Il gémit, incrédule,

    et s’en revient sur tes talons

    et puis gambade devant toi

    t’invite au jeu, à la promenade

     

    Il n’a pas oublié

    qu’un autre jour de misère

    où il aboyait, l’écume aux lèvres,

    où il défendait ton approche d’un regard menaçant

    tu es venu à lui

    tu t’es accroupi

    tu as fouillé sa fourrure

    en murmurant une litanie bête et douce

    tu as trouvé sa blessure et tu l’as pansé

    tu lui as installé une litière près de ton feu

    et lui as dit des mots plus brûlants que les flammes

    qui lui ont guéri le cœur

    Depuis, à jamais attaché à tes pas

    il supporte tes mauvais traitements

    car il sait

    que tu es un aveugle qui marche

     

    Si je t’aime

    Je serai ce jardinier inlassable

    penché sur un arbrisseau malade

    Tout le monde lui dit qu’il n’a qu’à l’arracher

    Mais lui

    Il ramollit la terre autour de la tige

    comme on fait gonfler un oreiller

    il gratte du doigt la lèpre du tronc malade

    il lave feuille par feuille

    il arrose doucement

    et il regarde son arbre

    en lui parlant peut-être

    Patience après patience

    il verra les branches se redresser

    les mauvaises feuilles tomber

    et poindre à leur place

    de petits embryons verts

    C’est que la sève, en bas,

    Aura fini par l’entendre

    Et haussera la tête vers son baiser

     

    Si je t’aime

    Je serai une femme dont le sang coule

    ponctuel

    pour que coule la vie

    Je serai une femme lovée sur la douleur de son ventre

    une femme écartelée par la vie neuve qui sort d’elle

    une femme aux seins lourds et gercés

    qui se donne à manger

    au petit enfant goulu

    une femme présente

    attentive à tes besoins

    veilleuse de ta fièvre

    bondissante au milieu de la nuit

    parce que ta plainte murmurée

    a trouvé son oreille au plus profond

    au plus lointain, au plus délicieux de son sommeil

     

    Je souffre trop pour t’écouter

    Tu m’exaspères avec ton museau humide sur mes mollets

    avec ta fidélité stupide

    et tu me donnes envie de te battre

     

    Tu perds ton temps avec ton arrosoir

    Tu peux même m’inonder de tes larmes

    je ne pousserai plus

    je ne vivrai plus

    C’est trop difficile de lutter chaque jour

    contre le vent, contre le froid et contre les chenilles

    pour un hypothétique bouton que le gel brûlera

    pour un hypothétique fruit où le ver se mettra

    Et puis regarde-moi

    Es-tu sûr que je ne suis pas une herbe vilaine ?

    Qui t’a dit que je pourrais devenir grand et te donner de l’ombre ?

    Qui t’a raconté la sornette d’un fruit lourd et doré

    suave à ton palais

    soufflé comme une bulle

    de la maigre sarbacane de ma branche ?

     

    Et pourquoi tant de soins, ma mère ?

    Je n’ai pas demandé à venir

    Il faisait doux et chaud dans les limbes

    Tu m’as jeté dans ce monde froid

    dans cette lumière crue

    dans ce monde cruel

    et ma première inspiration a été une brûlure

    Qu’adviendra-t-il de moi ?

    Serai-je une fille parturiente comme toi

    une femme qui s’use au service d’une famille ?

    Serai-je un fils que la vie accablera bien des fois

    et peut-être un homme qu’on jettera dans le charnier d’une guerre ?

     

    Oui, mais pour moi, le chien, qu’elle est belle,

    la promenade du matin dans la colline

    dans les parfums nouveaux de l’aube

    dans la lumière bien lavée des premiers rayons

    lorsque je jappe d’allégresse

    et offre à ta paume la soie floche de mon col !

     

     

    Comme brille ta feuille qui tremble dans le vent

    lorsque je renverse la tête sous tes ramures déployées

    quand tu as enfin consenti à grandir, mon arbre !

    Comme elle fond sous ma langue

    la chair satinée de ta pêche

    comme se froisse sous ma dent la pruine et le velours de ta peau !

     

     

    Et comme tu es beau à regarder, mon enfant,

    lorsque tu cours dans le soleil

    l’œil brillant, la joue animée,

    comme elle est douce, la musique de ta voix

    comme elle est chaude, l’écharpe de tes bras

    lorsque tu l’enroules autour de moi

     

     

    Comme la vie est dure

    Comme la vie est bonne

    Et comme elle a raison de s’obstiner !

     

     

     

                               Hélène Aribaut

                                               Fuveau, fin 1987 ou début 1988.

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