• Le chant des sirènes

    Debussy, le chant des sirènes de mes jeudis perdus

     

     

    Le poème naît de riens comme une écume

    Il frise de salive les galets épars

    épaules, genoux, méplats des joues

    Il sale de varech l'anse ouverte d'une enfant qui attend

    Le soleil fleurit des micas sur la grève humide

    Mais l'enfant n'a jamais vu de grève humide

    Elle connaît un soleil carré entre les façades grises

    un mur géant

    et la puanteur des cabinets

    un soleil capable pourtant d'allumer des geraniums

     

     

    Le poème est une balançoire incertaine

    Les paupières se serrent sur des miroitements

    Plus tard elle rencontrera le mot "glimmering"

     

     

    De l'aube à midi la mer scintille dans la petite boite ouvragée de la radio

    Une petite fille se souvient de ce qu'elle n'a jamais vu

    Mais sait-on

    Les sirènes halent longuement des filets de pêche et de vieille mémoire

    hululent la douleur si douce d'exister

     

     

    La petite boite de la radio résiste au fracas des vagues et se révèle

    coquillage, conque magique où mugit maintenant la mer tout entière

    le chaos de la genèse sur quoi passe un souffle puissant et souverain

     

     

    L'enfant se perd dans cette musique d'éternité

    Elle gémit sans avoir commencé à gémir

    Toute sa vie elle gémira en poèmes

    une respiration

    une eau qui naquit d'écumes rassemblées

    des larmes trouvées dans la mer originelle

    pour les peines passées, présentes, à venir

    une force qui toujours revient à ses sources profondes avant de monter

    de s'enfler. Les bras ouverts qui ratissent de sournoises fugitives

    une force qui enfle en silence sous une ondulation menteuse

    une force qui se jette soudain

    tonne, explose

    et se résout comme la tempête et le plaisir

    et recommence, et recommencera

     

     

    Le port, le vrai port est cette chose qui dure et qui fait semblant de se briser

    L'enfant heureuse sait qu'elle a trouvé sa vraie patrie et sa matrice

    sa patricienne origine et sa mère de toute éternité

     

     

    La claustration du jeudi répétée semaine après semaine,                      

    des années durant

    Seule ? Non pas. Avec les mots de quelques livres

    avec des orchestres entiers se débattant comme des djinns dans la bouteille providentielle de la radio

    Le monde entier ses parlottes et ses rumeurs et ses moulins à musique

    le grésillement des ondes et des insectes, avec parfois le silence sidéral d'une montagne abandonnée

    et jusqu'aux océans qui battent leur pouls sans mesure dans la petite boite

    dans la petite pièce close aux rideaux de plastique blanc et bleu

    dans l'oreille et le coeur béants d'une petite écolière privée d'école

    d'espace et de course, et de voix connues

    et qui s'invente le monde

     

     

    Plus tard, rien ne l'étonnera

    Les mots et la musique lui avaient tout appris

     

     

    Claude de France, petit enfant pauvre aussi et trop sensible, a envoyé son message d'amitié, le choc avec la beauté

    à la petite fille du 27

    A présent plus rien ne pourra être laid, sordide, abandonné

     

     

    Dans les pires moments on peut se balancer comme les enfants fous

    on peut se bercer comme les enfants dont la mère n'a pas le temps

    Dans les pires moments et dans les meilleurs

    de rêveries vagues, de caresses effilochées, de plaisir clandestin

    dans la litière d'un long matin

    la solitude voluptueuse de l'imaginaire

    un suspens

    une attente

    une résistance passive organisée dans la chaleur des draps, avec des livres de contes et de misère

    des princesses en haillons que reconnaît le prince

    des petites filles du peuple hardies et pures

    qui se bâtissent des fourmilières-bonheur avec la drogue facile des relectures

    un état de siège douillet où l'on compte ses richesses

    Papa, Maman, le soleil, les géraniums, le jardin des plantes et les vacances chez Mamie et Bon Papa

    Mais ici les livres, les histoires, le sésame de toutes évasions

    et cette langue d'outre-temps qui ne dit rien et qui dit tout

    qui fait du mal et qui apaise

    et que tout le monde comprend

     

     

    la musique des origines

    la bienheureuse mer

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