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    Histoire pour les vacances de Florence (Juillet 1979)

     

    Loup-Hou et Chèvre-Lèvre s’étaient connus quand ils étaient tout petits. Ils se voyaient souvent en cachette, ou plutôt à l’insu de leurs parents – qui étaient occupés ailleurs – car ils ne se cachaient pas du tout. Comme ils étaient vraiment tout petits petits, on n’avait pas encore eu le temps d’apprendre au loup à manger les chèvres, ni à la chèvre à essayer de ne pas se faire manger par les loups. Alors ils jouaient ensemble de tout leur cœur et s’aimaient sans arrière-pensée.

    A cette époque, d’ailleurs, le loup s’appelait encore « Louveteau-Tôt », et la chèvre « Chevrette-Tète », parce qu’il était encore tôt dans la vie du Loup, et que la chèvre tétait encore sa mère. Et puis ils vivaient tous dans la montagne où l’on est entouré d’échos. C’est sans doute pour la même raison que, devenus grands, on leur donna encore les noms très officiels et définitifs de « Loup-Hou » et « Chèvre-Lèvre ». « Hou » parce que le loup avait appris, hélas, à hurler avec les loups. « Lèvre » parce que lorsque la chèvre mâchait de l’herbe, sa lèvre inférieure se tordait drôlement en pendant, si bien qu’on la remarquait comme le nez au milieu de la figure.

     Un jour, Chevrette-Tète avait dit à Louveteau-Tôt qu’ils se marieraient ensemble, plus tard, lorsqu’ils seraient grands. Et l’autre était bien d’accord. Mais un jour, le petit loup annonça que ses parents déménageaient, et qu’il était bien obligé de déménager aussi. Chevrette-Tète, qui ne tétait d’ailleurs plus, fut un peu triste, puis un peu moins triste, puis plus triste du tout, et elle finit par oublier presque tout à fait son ami.

     Un jour, longtemps après, Loup-Hou et Chèvre-Lèvre se revirent. Mais ils ne se reconnurent pas. D’abord, ils avaient beaucoup grandi. Mais ce n’est pas cela qui les changeait le plus. Loup-Hou, nous avons le regret de l’avouer, était devenu un peu bête, comme beaucoup de gens malheureusement, et il ne pensait qu’à son tableau de chasse : il tuait souvent sans faim, rien que pour la gloriole d’augmenter le nombre de ses victimes et de s’en vanter auprès des copains. Chèvre-Lèvre, elle, avait l’air vieux. Elle avait mis du poil au menton, ce qui est bien normal chez la plupart des chèvres. Mais surtout, elle se prenait très au sérieux. Elle avait failli avoir un chevreau – qui n’avait pas voulu venir au monde s’y faire manger par les loups, ni par les hommes car ce n’est pas mieux. Il n’avait pas tout à fait tort. Mais sa mère aurait pu lui expliquer qu’avec beaucoup de vigilance et d’astuce on arrive, parfois, à vivre sans se laisser manger. Donc, Chèvre-Lèvre avait failli devenir mère mais n’avait pas réussi, et cela l’avait beaucoup marquée. Depuis, elle se prenait pour un personnage très important, très sage, qui avait assez vécu pour se permettre de faire la morale aux chevrettes étourdies qu’elle rencontrait. Et puis, comme le bouc s’était moqué d’elle et n’en voulait plus pour épouse, elle s’était aigrie. Et la rancœur, le dépit, l’amertume lui faisaient une tête de pimbêche. Mais au fond, tout au fond d’elle, enfoui, il demeurait toujours un petit bout de la petite Chevrette-Tète qu’elle avait été ((non, pas tété !), et qui jouait avec une belle innocence en compagnie d’un bébé-loup.

     Le premier réflexe de Loup-Hou lorsqu’il vit la chèvre fut de se jeter sur elle pour l’égorger. Le premier réflexe de Chèvre-Lèvre lorsqu’elle vit le loup fut de se cabrer et s’enfuir à grands bonds. Mais au moment où Loup-Hou allait bondir en avant, et Chèvre-Lèvre bondir en se vrillant en arrière, voici ce qui se passa : la barbe de Chèvre-Lèvre s’était un peu entortillée autour d’une ramille, ce qui la fit loucher une seconde, et alors elle aperçut, marchant à pattes menues sur la ramille comme un funambule, un tout petit insecte mordoré. Juste au même moment, le soleil passait derrière un sapin et réussissait à darder un rayon à travers deux branches épaisses, jusque sur le dos du petit insecte qui se mit à étinceler comme un diamant ou une perle d’eau. (Je préfère la perle d’eau, car tout le monde peut y puiser autant de plaisir pour pas cher). Il faisait 35° 4. Le ciel était d’un bleu de ? (Là, je suis bien embêtée, car je pense à une petite fleur qui ne pousse qu’en montagne et qui est remarquable par sa couleur bleue intense, mais je n’ai jamais su son nom ) bref, le ciel était bleu-bleu-bleu, et ça sentait très fort la résine (à cause du sapin). Eh bien, crois-moi ou ne me crois pas : lorsque Chèvre-Lèvre s’appelait encore Chevrette-Tète, un jour, elle avait posé son mufle sur une ramille, louché sur un petit insecte mordoré que le soleil illumina aussitôt en se glissant entre deux branches épaisses de sapin ; et forcément, ça sentait la résine puisqu’il y avait un sapin ; d’autant plus qu’il faisait chaud : 35° 4 très précisément ! Et j’oubliais le ciel aussi bleu que la petite fleur dont je ne sais toujours pas le nom. Si bien que Chèvre-Lèvre arrêta net son élan car la tête lui tournait. A cause de l’insecte, du soleil, du sapin, du ciel et de la ramille, il lui sembla que le monde entier était pareil, pareil exactement à ce qu’il était jadis à la seconde du soleil sur la perle d’eau ou plutôt sur l’insecte mordoré. Les montagnes étaient à la même place (cela, ça se conçoit assez bien), mais aussi chaque brin d’herbe ! (C’est déjà plus difficile) Et Chèvre-Lèvre délirait assez pour croire que là-bas, de l’autre côté du monde qu’elle ne pouvait pas voir, tout était aussi exactement pareil qu’à la minute d’autrefois où elle ne pouvait le voir davantage ! Le temps n’avait pas passé, c’était la même éternelle seconde d’enfance qui durait, durait… Et comme dans le tableau d’avant, pareil-pareil, il y avait Louveteau-Tôt (Lève-Tôt, comme elle aimait abréger) qui la regardait et que, oui, justement, il était là, bien vrai, elle le reconnut.

    De son côté, Loup-Hou ressentit comme une commotion électrique. Parce que, la télépathie, ça existe. Comme je n’ai pas envie de t’expliquer ce mot à la manière triste des dictionnaires, je vais m’y prendre autrement : l’émotion de Chèvre-Lèvre se mit à bouillonner sous ses cornes et finit par déborder de ses yeux, ses narines et tous ses pores. Ce n’était pas quelque chose qui se voyait. La chèvre avait seulement un regard étrangement brillant et l’air fou. Mais ça se promenait dans l’air comme une onde, portée par l’odeur de la résine et les 35° 4 de l’air d’été. Et ça ne pouvait manquer de parvenir au nez du loup, qui l’a fin, et qui a une excellente mémoire des odeurs. Car l’émotion de la chèvre, outre qu’elle exhalait un fumet prononcé de chèvre, avait en même temps toute la subtilité mouvante, indescriptible et délicieuse des parfums et des sentiments. Et Loup-Hou, dont la panse mais aussi le cœur passait par l’odorat, sentit bouger en lui quelque chose de très doux et d’oublié. Et il se souvint. Et il reconnut la chèvre.

    Ce moment fut sans aucun doute le plus merveilleux de toute leur existence à chacun.

    Ce qu’ils firent après ? Je n’en sais fichtre rien. Je suis seulement sûre qu’ils ne se marièrent pas et n’eurent aucun enfant. Parce qu’on a vu souvent, souvent, le temps s’arrêter, on a souvent, souvent retrouvé un ami. Mais jamais les chèvres n’ont épousé les loups.

    C’est la fin de cette histoire que j’ai commencée tout à l’heure pour toi, ma Florence chérie. (Ton nom contient toutes les fleurs et donc aussi la petite fleur bleu vif dont j’ai parlé). Je l’ai commencée sans savoir du tout où elle allait m’emmener. Et voilà, nous savons toutes les deux comment elle finit. J’espère qu’elle n’est pas trop difficile. Il y a peut-être un ou deux mots trop savants pour tes huit ans. C’est que j’ai dû devenir moi aussi un peu bête comme Loup-Hou et Chèvre-Lèvre en grandissant. Mais tu devineras. Il y a aussi encore quelques symboles. (Encore un mot savant, pardon ! ) Je ne les y ai pas mis exprès, mais je suis contente qu’ils y soient. Tu les comprendras sans peine. Au revoir, ma petite Florence fleurie et parfumée. Tu sens la résine des sapins de montagne.

    Ta Maman

     

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