• Faire de la musique

    La musique s’infiltre en toi comme un poison en redessinant toutes tes arborescences. Elle se met à t’habiter toute et se loge à l’aise en étirant tes parois.

    Tu n’as plus qu’à t’en aller à la recherche d’une autre maison.

    Mais il est déjà trop tard, il n’y a plus d’issue – tu es prisonnière – que dans l’encens qui monte de la cheminée, mais c’est un bras que la musique allonge pour saisir les nuages, et le bras reste attaché au corps qui t’a dévorée. Tu demeures, nulle et entière, dans les viscères chauds de la musique, tu te laisses rouler dans des sécrétions délicieuses que tu ne comprends pas.

    Si tu risques un œil à un orifice, tu n’aperçois qu’un monde ennuyeux et importun que tu annihiles d’un tour de clef avant de te retourner vers les chœurs ivres du dedans, et te tenir au bord de l’entonnoir tourbillonnant qui va t’aspirer, t’avaler, te dissoudre dans la musique, la bienheureuse folie

    « …ertrinken,

    versinken –

    unbewusst –

    höchste Lust » ! *

     

    Hélène Aribaut

    Bonnieux, La Colombine, 24 Novembre 198O

     

    * «  …se perdre, s’éteindre – sans pensée – pure joie ! »

    Derniers mots d’Isolde dans Tristan de R. Wagner.

     

    O

    La nuit tombe brusquement en même temps que la fatigue te jette sur ton lit, mais le vice du dire va l’emporter encore sur le sommeil, et tu allumes ta lampe qui est dehors une veilleuse sous un voile au milieu des champs de novembre. Et tandis que l’homme qui, là-bas, vient de faire taire son tracteur à la fin des heures de labour, s’imagine que tu reposes, paresseuse, en ta maison, tu comptes dans tes os ton travail et ton usure, toutes les douleurs avivées par l’effort sur ton clavier, par ton ascèse musicale, et encore après par la volonté d’extirper de toi la parole qui t’étrangle, de délivrer un peu de ce dire compressé qui te fait mal, de griffer le papier de ces mots indigents, face à l’opulente foule qui voudrait se faire jour et rompre tes barrages. Fatigue, fatigue, après ce que j’ai entrevu, je ne puis croire que tu sois autre chose qu’un provisoire empêchement, l’atermoiement cruel du donneur de cadeau qui n’en finit pas de froisser le papier, de dénouer les rubans d’un présent fabuleux.

     La vraie santé n’est pas d’ici, je m’impatiente de l’attendre. Chaque moment de force et de gloire est suivi de rechute. Le poète s’alite et le musicien, pour le moment, ne s’émerveille que de balbutiements. La joie se consomme elle-même et balaie toute tentative de se chanter, de s’enfermer dans un livre qu’on garde. A l’excès de la joie répond le mutisme et le désir de fermer les yeux pour la rêver, la mort, rêve choisi qui ne prend jamais fin…

    Hélène Aribaut

    Bonnieux, la Colombine, 24 nov.

    publié dans ENCRES VIVES n° 97

    Août-sept. Oct. 1981

    O

     Trop tard, trop tard la musique lui déclara son amour et se mit à la visiter, à lui manger ses heures. Elle s’éveillait fatiguée, triste parfois, mais la mémoire de la musique soudain s’éveillait en elle à son tour, se dressait sur son séant, joyeuse d’une journée qui s’ouvrait. La veille était née une nouvelle fois une Bagatelle de Beethoven, et on allait courir se pencher sur le clavier, sur son berceau. Les doigts impatients titubaient un peu sous l’ivresse qu’ils allumaient eux-mêmes. Les ballerines s'ébrouaient dans un gai désordre, l’orchestre s’accordait et tout à coup le soleil se levait au-dessus du piano béant et derrière le rideau, là derrière où tremble une primevère en pot, rose, tendre, à la merci d’une soif trop longue. Et la musique souveraine balayait tout de sa traîne lente, et je n’étais que langue de sable vernie d’eau qui se laisse lécher et emplir par la mer. Et le délire s’emparait de mes mains, de ma tête et de mon corps qui dansait, tout le buste appuyé sur le pouce qui gronde et insiste, douloureux, tout le bras soulevant l’auriculaire afin qu’il ne pèse pas plus qu’une étamine, et ma tête qui tourne de l’alcool mêlé des mélodies. Et la fièvre me gagne. Mes mains sont chaudes à présent et déferlent. Une marée monte des noirs registres, s’égoutte un moment dans un medium oscillant et grimpe là-haut en courant dans les flaques de soleil d’où elle se jette en rideaux de perles.

    Je m’en vais porter mes pas dans des contrées étranges. Chaque accord de lumière est si beau que je suspends ma jambe, je suspends mon souffle, les cils pris dans un fil de la vierge tendu sur mon chemin. Les parfums montent en même temps que le soleil et vous chavirent.

    A la fin je m’abattrai avec le crépuscule, épuisée, tremblante et sans force pour faire parler d’autres voix. Les mots infirmes tentent de grotesques envols. L’aigle facile coule son ventre sur l’altitude, et je vois devantmoi la musique reculer toujours plus haut sa cime éblouie.

    Hélène Aribaut

    Bonnieux, la Colombine, 24 nov. 198O

    Publié dans ENCRES VIVES n° 97

    Août-sept. Oct. 1981

    O

    Une maladie dont on ne veut pas guérir, la musique comme l’amour te parle de forces vives plus colorées que la santé. Tout ce qui pousse dru en ce monde, tout ce qui jaillit, éclate et brûle, tout l’allant des hommes et tout ce qui va vite ressemble à la chétive racine qui pousse en rampant sa face livide vers le soupirail, à côté de ces voix venues d’un enviable ailleurs, à côté des couleurs refusées aux peintres, l’insoutenable blanc fait de la giration de toutes les couleurs, la vitesse si grande que nos yeux douloureux ne regardent que l’immobile lac à goût d’éternité. La toupie à peine se déhanche pour qu’on la voie tourner, fond les couleurs peintes sur ses flancs en un lasso de lumière. Et la musique te cingle avec une violence que tu n’oublieras pas ; tu voudras encore souffrir de ce mal-là, tu regretteras cette sensation d’impuissance et de faiblesse extrême comme si, avec tout ton corps pesant, affamé, maladif, toute ta chair palpable, tu te retrouvais cheveu dans la paume d’une main que tu ne perçois pas, délestée de toi-même, souffle, pur esprit, inconsistante voix se mêlant à l’orchestre du monde, piccolo dérisoire et ténu autour de qui pourtant se taisent de temps en temps les cordes et les cuivres.

    Hélène Aribaut

    Bonnieux, La Colombine, 24 Nov. 1980

     

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